Parmi les grandes polémiques qui constituent les pierres d'achoppement pour le Nouvel Ordre Mondial de l'Information et de la Communication (NOMIC), la littérature soulève le grand déséquilibre observé entre les différentes régions du monde dans leurs potentiels technique, culturel et humain susceptibles de les conduire, dans un rythme équilibré, vers une équité générale dans la génération, le traitement, l'accès et l'échange de l'information scientifique et technique.D'innombrables études accomplies dans le but de maîtriser cet écart difficilement contrôlable, et de créer l'équilibre Nord-Sud dans le secteur de l'information et de la communication, ont démontré que le problème ne réside aucunement dans le manque de ressources ou de moyens informationnel dans les pays en voie de développement. Il s'agit plutôt d'un problème de gestion, d'organisation et de structuration d'un secteur qui souffre encore d'une marginalisation généralement due à des implications d'ordre politique, stratégique, culturelle et sociale. L'Afrique, constitue dans ce sens là, un exemple très parlant de l'inefficacité des projets, programmes et modèles qui lui sont souvent " greffés " au nom de la mondialisation et de l'inopérabilité des mesures descendentales qui omettent souvent les particularités propres aux structures socioculturelles des pays du Sud.
Si les tentatives menées jusqu'ici pour combler ce vide structurel entre le Nord et le Sud ont toujours été marquées par une vision verticale, il demeure aussi important, dans ce courant de mondialisation des systèmes et des modèles de développement, de piocher en aval de ce rapport Nord-Sud en matière d'accès à l'information afin de définir les raisons pour lesquelles une symétrie de rapport en terme de flux des données ne représente pas encore un fait accompli. Le point de la question est, comme l'ont rapporté Bellman et Tindimubona depuis 1991 (1) , que toutes les nouvelles technologies de l'information sont déjà déployées dans beaucoup d'institutions africaines sans que pour autant cela ne crée une équité de rapport dans le secteur de l'information. Il faut en fait admettre, comme l'on rapporté beaucoup d'études accomplies dans ce sens, que les pré-requis déjà disponibles dans le contexte africain (information scientifique et techniques et technologie de l'information) pourraient amorcer la genèse d'un processus informationnel réciproque et moderne.
Les réflexions présentées dans ce document sont en réalité issues d'un contexte doublement vécu en tant qu'enseignant chercheur et en tant que professionnel administrateur d'un réseau régional d'information. Ces réflexions seront croisées avec des données issues d'une lecture dans la réalité technologique et informationnelle africaine et tiers-mondiste à la fois. Les différences de niveaux de développement entre pays et régions ne seront pas considérées autant comme le seront les similitudes qui les unissent.
La problématique dans ce document prend sa source dans le paradoxe observé entre la multiplication des réseaux et des technologies de l'information installés en Afrique et la précarité d'usage et d'optimisation des ces ressources dans les projets de développement. C'est en quelque sorte une tentative pour rechercher le maillon perdu d'une chaîne qui apparemment regroupe toutes les composantes nécessaires pour ériger l'Afrique et les autres pays du Sud à l'état de partenaires à part entière dans la métamorphose universelle que connaît le monde de l'information et de la communication.
C'est dans le concept même des réseaux d'information et de communication, là où se joignent l'infrastructure de communication, les services d'information et les produits documentaires, que je rechercherais ce maillon perdu.
L'aspect infrastructure d'un réseau d'information électronique est la combinaison d'un support de télécommunication et d'un outil informatique; combinaison qui constitue la base des services télématiques et des moyens téléinformatiques qui garantissent une liaison à distance entre une communauté d'utilisateurs éloignés.
1.1.1 Les réseaux téléphoniques
Le téléphone, comme le définit André-Jean TUDESQ, " n'est pas seulement un moyen de communication, il permet aussi d'acquérir les informations et surtout des informations utiles à la décision " (3) . Seulement, l'état des réseaux téléphoniques qui ont rarement évolués depuis la période coloniale, constituent un handicap majeur pour la circulation de toute information écrite en Afrique. A part cet handicap technique dû à la faiblesse de l'équipement, le phénomène de la télédensité constitue un autre obstacle d'usage. Selon la même source, en 1981, l'Afrique n'avait que 0,7 % du total mondial de lignes téléphoniques; le taux d'équipement ne touchait que 0,51 % de la population alors que la moyenne mondiale était de 7,48 %. L'évolution jusqu'à nos jours n'a pas été considérable. Selon les statistiques de l'UIT, en 1993 les pays développés constituent 15% de la population mondiale avec un pourcentage de 71% des lignes téléphoniques du monde. Selon l'UIT aussi, le taux de croissance de la densité des lignes téléphoniques entre 1982 et 1993 défavorise l'Afrique sub-saharienne (6%) face à l'Afrique du Nord et les pays arabes (9,7%) et l'Asie (12%) (4) . Une schématisation bien parlante de cet état de fait est le plaidoyer du vice président sud-africain Thabo Mbeki prononcé durant la réunion des G7 à Bruxelles en février 1995, et dans lequel il affirme qu'à Manhattan (New York-USA), il y a plus de lignes téléphoniques que dans toute l'Afrique sub-saharienne.
Devant cet état vétuste de l'infrastructure téléphonique, des alternatives de communication ont été envisagées pour accélérer la réalisation de programmes de développement généralement nécessiteux d'une assise informationnelle de grande envergure. Ces alternatives ont su jusqu'à présent introduire dans la scène des pays en voie de développement en général et de l'Afrique en particulier, une infrastructure sophistiquée de communication à des fins multiples (programmes d'aide, politique de marché ...).
1.1.2 Les liaisons satellites :
Depuis le tout début des programmes de développement au profit de l'Afrique, des projets de liaisons par satellites ont été prévus pour contourner l'état défectueux et très limité des réseaux téléphoniques. L'objectif était de faire parvenir une information depuis les sources occidentales capables d'aider la mise en place de programmes au profit des communautés rurales et isolées. Les grandes stations qui ont marqué cette expérience sont essentiellement le projet PANAFTEL (Pan African Telecommunication), adopté en 1967 par la commission économique européenne avec pour objectif de mettre en place un réseau de 43.000 km de liaison par faisceaux hertzien, consolidé par 8.000 km de câble sous-marin et des stations terriennes du système Intelsat installés dans 41 pays africains (5) . Le projet AFSAT (African Satellite) fut aussi un projet de satellites auquel la CEE a largement contribué en collaboration avec l'UAPT (l'Union Africaine des Postes et des Télécommunications) dans le but d'inter-relier 12 pays africains. L'UPAT (l'Union Panafricaine des Télécommunications) a proposé de son coté un projet similaire : AFROSAT.
Ces tentatives ont abouti en fin de compte à mettre en place un projet plus ambitieux et plus cohérent : le projet RASCOM (Regional African Satellite Communications) qui fut adopté par les ministres des transports, de communications et de la planification de 44 pays africains réunis à Abuja (Nigeria) du 4 au 6 février 1991. Le projet RASCOM, qui s'établissait comme alternative africaine à long terme, a envisagé un démarrage via les systèmes Intelsat et Arabsat qui parviennent actuellement à couvrir une grande partie de l'Afrique du Nord et de l'Afrique sub-saharienne. D'autres satellites (i.e. Gorizont, Télécom 1...) complètent cette couverture africaine pour assurer des retransmissions téléphoniques ou des transmissions des chaînes de télévision (6) . Le problème majeur de ces liaisons par satellite est sans doute l'impact des coûts exorbitants auxquels certains pays africains sont confrontés pour installer des points de connexion nationaux ou établir des liaisons de transit inter-états; ce qui est d'ordre à réduire le taux d'usage de ces voies de communication.
1.1.3 Les réseaux nationaux de transmission de données X.25 :
Les réseaux téléinformatiques normalisés X.25 était la grande vague des années 80. La commutation par paquets, les circuits virtuels ... constituent une révolution des réseaux de transmission de données étant donné leur impact considérable sur les coûts de transmission qui ne s'évalue plus en fonction de la distance entre les usagers mais plutôt en terme de volume de données transmises. Cette technique, désormais adoptée par les instances internationales de normalisation comme le CCITT (Conseil Consultatif International de la Téléphonie et des Télécommunications), a connu une généralisation universelle. Les réseaux X.25 sont devenus d'un usage généralisé même dans les pays en voie de développement. En Afrique, un grand pourcentage de pays disposent désormais de réseaux nationaux de transmission de données généralement identifiés par le suffixe PAC à l'instar de Tunipac, Maghripac, Senpac, Chadpac, Gabonpac, Nigerpac, Togopac, Kenpac, Zimpac, ... Egyptnet !. Cette prolifération de réseaux à commutation par paquets a largement favorisé le développement de réseaux multinationaux comme Esanet, Rionet, Ngonet, Cgnet, Wednet, Padisnet, Worknet, Arsonet, Uninet.Za (7) ... Rinaf (Regional Informatics Network for Africa).
Cette technologie, si elle parvient à se répandre, souffre encore d'un grand nombre de problèmes d'ordre technique. En effet, ces réseaux bâtis en grande partie sur l'ossature des réseaux téléphoniques en place, restent très limités aussi bien au niveau de la couverture géographique qu'au niveau des largeurs insuffisantes des bandes passantes initialement prévues pour la communication vocale. Les améliorations africaines qui s'enregistrent maintenant au niveau de la largeur des bandes passantes restent elles aussi très limitées par rapports aux exigences accrues des réseaux mondiaux de transmission de données. Dans les meilleurs des cas, (Tunisie, Maroc, Sénégal ...) cette largeur ne dépasse pas les 2 Mo alors qu'ailleurs dans les pays développés, elle atteint les 100 Mo permettant de la sorte le transfert de données multimédias (texte, images, son, vidéo).
1.1.4 Les réseaux numériques
" Le tout numérique " : c'était un rêve devenu réalité pour les grands précurseurs de la transmission des données. Les américains s'y sont lancés les premiers dès l'apparition de la technologie optique. " The last mile " est un projet national américain qui prévoyait un câblage exhaustif en fibre optique des réseaux nationaux de transmission des données. Ce fut ensuite les fameuses autoroutes de l'information de Albert Gore ou le programme GII (General Information Infrastructure) qui prévoit le branchement de tout un foyer américain aux réseaux mondiaux d'information. Ce modèle acquiert sa dimension mondiale pour adhérer aux principes de l'ISDN et de NUMERIS ... Ceux ci sont désormais devenus des références mondiales de la réussite de cette nouvelle technologie numérique à intégration de services qui rampe sur tout l'univers des télécommunications. La mondialisation des modèles de développement et des systèmes qui en dépendent ont fait que cette nouvelle technologie soit exportée (pour des fins d'aide au développement comme pour des raisons de marchés).
Des projets dans ce sens se sont multipliés au profit des pays en voie de développement. Le " Sea'Me'We-2 " (South East Asia-Middle East-Western Europe) est un réseau à base de câbles sous-marins en fibres optiques installés par Alcatel France et la firme américaine AT&T. Alcatel a également mis en place la liaison par fibre optique " Year Africa " qui relie la France au Maroc et à l'Afrique du Sud (8) . A part son grand projet " Flag " visant la mise en place d'un câble en fibre optique faisant le tour du globe, AT&T a investi, sur requête de l'UIT, 1,9 milliards de dollars pour concrétiser le projet " Africa-One ". L'objectif de ce projet est de mettre en place un câble sous-marin en fibre optique de 33.600 km faisant le tour du continent africain et qui desservirait 41 des 53 pays du continent. Alcatel et France Télécom projettent de compléter ce projet par la liaison entre eux de certains pays de l'intérieur de l'Afrique.
Déjà, beaucoup de pays africains ont installé les vannes qui les relient à cet " infoduc " en construction. La Tunisie s'est déjà affiliée à ce projet par l'installation en 1995 d'un nœud de transit international qui la relie à l'Italie, l'une des stations relais qui conduit ce câble tout le long des côtes africaines bifurquant ensuite vers Singapour en Sud-Est asiatique. La Tunisie compte installer 1.400 km de fibres optiques, ce qui permettrait d'atteindre un taux de couverture téléphonique de 10 lignes par cent habitants.
Bien que l'Afrique ne représentait en 1983 que 0,33% du parc mondial d'ordinateurs (9) , nous admettons que grâce à la chute constante des coûts des produits informatiques et grâce à la contribution des programmes internationaux d'aide au développement, la microinformatique a gagné davantage de terrain permettant la sortie de l'outil informatique des enceintes des laboratoires vers le large public. S'il y a une désertification totale au niveau de la conception de l'outil informatique dans les pays du Sud, son universalité lui donne cependant une garantie de diffusion et d'usage étendu. Cependant, les statistiques de 1995 démontrent une disproportion toujours évidente au niveau de l'usage. Les chiffres rapportent une implantation de 6,6 millions d'ordinateurs dans le monde (branchés sur Internet) dont les 2/3 se trouvent aux USA, 22% en Europe de l'Ouest, 7% en Asie, 4% au canada, 1% en Europe de l'Est et 1% en Afrique et au Moyen-Orient (10) . Étant donné l'état actuel du raccordement Internet en Afrique (voir ci-après), ces chiffres ne reflètent aucunement l'état réel de la propagation de l'outil microinformatique qui parvient à s'infiltrer dans les zones les plus reculées d'Afrique. La miniaturisation des ordinateurs de bureaux et des portables a permis d'élargir le contexte d'interactivité homme-machine. Même à échelle réduite, des contextes de cohabitation ordinateur-téléphone pourraient toujours exister dans des centres d'information privilégiés. Bref, une assise de réseau téléinformatique pourrait toujours être envisagée dans beaucoup de situations qui concerneraient la polémique posée entre la disponibilité des moyens et la précarité d'usage. John Schoneboom explique que s'il y a une demande accrue de la part des africains pour mettre en place des liaisons réseaux moyennant l'outil microinformatique (face aux systèmes UNIX), ceci restera essentiellement tributaire de l'état de développement de leurs propres réseaux (11). Cette lecture dans le contexte africain, relative à l'infrastructure téléinformatique reste en quelque sorte au delà des potentialités réelles du continent et de l'état actuel de sa progression socio-économique.
Donc, un facteur parmi trois répond positivement à cette analyse du milieu informationnel africain qui vise l'étude de la symétrie de flux et de transit des données Nord-Sud. Qu'en est-il réellement des services offerts à travers ce déploiement d'infrastructure moderne ?
Toute implantation d'infrastructure est théoriquement suivie d'un développement de services. Sans entrer dans les détails des programmes conjoncturels de l'OMS, de la FAO ou de l'UNICEF basés sur la technique de la télévision interactive ou de la téléformation assurés via les liaisons par satellites, notre intérêt portera essentiellement sur les services que cette infrastructure assure concrètement ou pourrait éventuellement garantir à une communauté locale afin d'accéder et de diffuser de manière électronique et de façon durable une information scientifique quelconque.
Parmi les premières formes d'usage de cette infrastructure de communication a été sans doute l'accès à des banques et bases de données d'information scientifique que détiennent les pays développés. On assistait à la mise en place de centres serveurs et d'institutions universitaires et de recherches avec le soutien des gouvernements locaux pour interroger des serveurs de données universellement reconnus comme DIALOG, QUESTEL ... C'était en quelque sorte des initiatives individualisées qui revenaient souvent très chères à cause des prix élevés des liaisons téléphoniques internationales. En Tunisie, le CNUDST (Centre National Universitaire de Documentation Scientifique et Technique) assure encore un service de recherche en ligne sur des banques et bases de données internationales via le réseau téléphonique commuté. Les coûts élevés des recherches réduisent considérablement la nature et le nombre de chercheurs desservis.
Pour contourner cet handicap de coût, des intervenants nationaux et internationaux se sont impliqués avec la mission de venir en aide aux institutions de recherche dans les pays du Sud. C'est le cas des points SYFED qui garantissent aux pays francophones un accès gratuit aux bases et banques de données internationales. C'est également le cas de l'ORSTOM qui grâce à son réseau intertropical d'ordinateurs (RIO) permet à des abonnés africains (universités, centres de recherches, ministères, ONG) de transiter via ses serveurs vers les ressources internationales d'information. L'ORSTOM compte mettre en oeuvre son projet " Interafrique " avec la collaboration de l'UIT et de l'UNITAR afin de brancher l'Afrique entière sur les réseaux mondiaux. En Tunisie, l'IRSIT (Institut de Recherches en Sciences Informatiques et Télécommunication) joue un rôle important comme coordonnateur du Réseau National de la Recherche et de la Technologie (RNRT) prévu pour relier les institutions nationales universitaires et de recherche entre elles et leur assurer l'accès aux réseaux internationaux.
Dans une dimension plus large, le réseau APC (Association for Progressive Communications) relie seize réseaux nationaux actifs dans tous les continents12 dont la mission est de diffuser une information spécialisée sous forme de forums et de conférences électroniques à une communauté internationale de presque 20.000 organisations non gouvernementales dans environ une centaine de pays. Bien que ce réseau constitue un espace très dynamique pour les ONG, des difficultés relatives aux coûts des communications internationales entre l'usager et le centre serveur le plus proche, ont causé une réduction voire même une rupture d'usage pour un grand nombre d'ONG démunies de moyens et de budgets adéquats. Des solutions ont été cependant apportées grâce aux passerelles inter-réseaux par intégration d'APC à l'univers Internet; devenu accessible, via les centres serveurs nationaux (i.e. ORSTOM, IRSIT ...).
Pour sa part, l'organisation des Nations Unies a entrepris par le biais de ses agences spécialisées (i.e. le PNUD) de mettre en oeuvre un programme de réseau international de développement durable (SDN = Sustainable Development Network). Le réseau SDN concrétise un changement du paradigme de la coopération d'une dépendance sur l'aide technique octroyée dans des facteurs temps et espace limités vers la mise en place de réseaux coopératifs. Ce programme fait appel essentiellement à la contribution des ONG pour mettre en place un système d'échange d'information décentralisé et transparent. Notons dans ce cas l'initiative avortée du PNUD qui, en 1979 a entrepris de mettre en oeuvre le projet DEVNET (Réseau d'information pour le développement) visant à utiliser les capacités excédentaires des canaux satellites des télécommunications utilisés par les pays en voie de développement. Le projet fût cependant bloqué par les Etats-Unis en 1981 dans le cadre d'une campagne anti-NOMIC (Nouvel Ordre Mondial de l'Information et de la Communication)(13)
Depuis l'apparition des réseaux locaux d'entreprise, la messagerie électronique a constitué un support véhiculaire d'information important. Aujourd'hui, avec la multiplication des canaux de transmission et leurs étendues géographiques, on estime son usage aux alentours de 90% du trafic d'information sur les réseaux mondiaux. Avec le courrier électronique, ils constituent l'un des services les plus utilisés par les " infortunés technologiquement " démunis des moyens sophistiqués qui leur permettraient l'accès aux grands services à valeurs ajoutées de l'information. Roberto BISSIO réclame en effet que " le Sud a besoin, au contraire, d'une approche bas de gamme fondée sur le plus petit commun dénominateur - le message transmis par courrier électronique - et l'interaction de " courtiers en information " au sein d'un réseau décentralisé " (14). Malgré cette restriction d'usage des réseaux téléinformatiques, la revue Byte de mars 1993, rapportait qu'il y avait dans le monde environ 30 millions d'individus qui utilisent le courrier électronique dont quelques milliers en Amérique latine et uniquement quelques centaines en Afrique. Là, il est généralement question de formation des utilisateurs finaux qui souvent manquent de coordonnées de gens distants ou tout simplement font état d'un problème de malformation des potentialités d'usage du courrier électronique. En effet, dans la majorité des configurations possibles des serveurs de messagerie, surtout dans un environnement UNIX, on dispose souvent d'accès à des services annexes. Par un service Ftp (File Tranfer Protocol), on peut télédécharger des fichiers du domaine public installés sur des serveurs distants. Par la fonction Telnet, on peut accéder aux OPACs (On Line Public Access Catalogues) d'un grand nombre d'universités. On peut aussi s'abonner aux groupes de discussions et aux listes de diffusion souvent riches en information récente et pertinente.
Les années 90 ont introduit un phénomène de mode rapidement généralisé : l'univers Internet et la cyberculture. L'Afrique, bien que située très loin derrière les pays industrialisés en terme d'accès aux services Internet, connaît une progression timide au niveau des applications mise en place pour assurer les ouvertures nationales sur le Cyberespace. " Seuls neuf pays sur cinquante-trois sont actuellement équipés pour offrir l'ensemble des applications sur Internet : Afrique du Sud, Algérie, Egypte, Ghana, Maroc, Mozambique, Tunisie, Zambie et Zimbabwe " (15) auxquels if faudrait ajouter des pays tout récemment branchés comme le Sénégal.
Dans le reste des pays africains, là où Internet demeure un simple synonyme de courrier électronique, les communautés scientifiques africaines restent privées des grandes possibilités de services qu'offre Internet comme le Gopher, W3, Wais, Archie, The News ...tous véhiculaires d'une information en texte intégral combien urgente et vitale pour les pays du Sud. Cependant, la réalité n'est pas aussi confortable même pour les pays ayant un accès total à Internet. D'une part les programmes de formation et de recyclage qui se font devancer par les innovations quotidiennes de la technologie Internet et d'autre part le flux incontrôlé de l'information souvent soumis à des opérations de contrôle des autorités encore non imbibées de démocratie, constituent souvent des obstacles à l'usage extensif de ces services. Les problèmes de déréglementation et de privatisation des opérateurs actifs dans le secteur des télécommunications et des sociétés de services ralentissent davantage l'ouverture à cet univers virtuose d'Internet. Face à ces handicaps de politisation et de commercialisation des services Internet, l'accès au WEB reste, à titre d'exemple, encore réservé aux " happy few ".
Jusqu'à ce niveau de présentation, notre approche considérait essentiellement une analyse de la communicabilité de l'information plutôt dans un seul sens : soit une communication qui permettrait depuis un point quelconque dans les pays du Sud de se brancher à des services et ressources d'information dans le Nord. La problématique posée tout au début, rappelons le, est plutôt d'étudier une possibilité de symétrie d'accès donc d'une interconnectivité à double sens pour l'accès à des services d'information situés aux deux bouts du " câble ". Ceci nous amène à exposer la troisième composante des réseaux d'information : les produits d'information.
Pour parler de partenariat ou d'échange, la logique veut que de part et d'autre on dispose de produits échangeables. Or la situation actuelle, observée dans son apparence la plus dénudée met en exergue un Sud consommateur de technologie parfois de pointe sans pour autant mettre en contre partie une production valable et compétitive sur la scène mondiale des marchés de l'information.
Ceci ne contredit pas deux états de fait indéniables. D'une part, la réalité tiers mondiste, bien que parfois qualifiée par une tradition orale, est très féconde en information scientifique et technique enfouie dans les liasses d'archives et les caves des administrations publiques ou des bibliothèques isolées. D'autre part, la vague microinformatique qui à marqué les années 80 à largement contribué à donner une forme électronique à beaucoup de ressources d'information disparate et non structurée. Ceci ne veut surtout pas dire que cette information électronique devient de la sorte accessible. Au contraire, la majorité des initiatives de saisie de cette information sont pratiquement isolées par deux phénomènes importants : l'inadéquation des applications de saisie (traitements de texte) et l'incompatibilité des formats (s'il s'agit de bases de données) bien que les programmes de conversion se comptent en centaines.
A priori donc, la forme entièrement majoritaire des produits d'information électronique qui pourraient exister dans un contexte en voie de développement et africain en particulier serait essentiellement les bases et banques de données d'information bibliographique. La démystification progressive de la microinformatique et la diffusion des applications SGBD (Systèmes de Gestion des Bases des données) du domaine public ont constitué en quelque sorte le feu d'artifice de la saga des bases de données locales dont DBASE d'Ashton Tate et CDS-ISIS de l'Unesco constituent les chefs d'orchestre. Celles-ci restent, cependant, entièrement à l'écart des pronostics d'usage et des critères d'évaluation de la vraie industrie des bases des données accessibles en ligne.
Yvonne MIGNOT-LEFEBVRE cite Anthony GIFFARD qui proclame que les pays en voie de développement ne contribuent qu'avec un taux de 0,6% du total mondial des bases de données accessibles en lignes, soit 41 parmi les 6.998 bases payantes (16) .
Cette absence africaine et tiers mondiste de la scène internationale au niveau de la production des bases et banques de données compétitives explique en partie la voie unidirectionnelle Sud-Nord des opérateurs de recherche en ligne. Les bases locales, bien qu'elles contiennent des gisements d'information importants restent toujours inconnues à cause d'un certain nombre de problèmes : un manque de marketing professionnel, la non conformité aux normes internationales d'échange de données, la périodicité très écartée des mise à jour, l'hégémonie du référentiel sur le texte intégral, la diversité linguistique et l'absence des interfaces adéquates d'accès à l'information locale depuis les sites distants.
Tous ces critères font que la majorité des banques et bases de données concernant les pays de l'Afrique et du tiers monde sont généralement conçues et entretenues par des institutions situées dans les pays du Nord (i.e. Delphes, Ibiscus, Agris ...).
En terme de conclusion, le coté paradoxal annoncé au début garde encore tous les aspects de la polémique entre moyens et services d'information disponibles et taux d'usage enregistrés. Une reconsidération sommaire de cet exposé du contexte africain en matière de réseau d'information pourrait aider à identifier le maillon perdu que l'on cherche. Toute proportion gardée par rapport aux standards internationaux, l'Afrique dispose d'une infrastructure de base qui permettrait, même à un rythme déséquilibré entre les régions, d'établir des liens de communication. La microminiaturisation des outils informatiques a libéré les institutions et les individus de l'obligation de passer par les ordinateurs centraux (type VAX, IBM...) pour des besoins de connexion. Les applications spécialisées du domaine public étouffent tous les disques durs d'ordinateurs. Les bases de données locales même limitées en pertinence et réduites en exhaustivité s'avèrent toujours importantes pour une catégorie de chercheurs distants. Pourquoi alors, en présence de ce minimum nécessaire de moyens et de ressources, les pays africains ne sont pas parvenus à créer un courant en sens inverse pour créer un semblant de symétrie d'accès ? La technologie des OPACs (On-Line Public Access Catalogues) date depuis les années 60 et constituent une alternative très intéressante pour que les universités et les centres de recherche africains relient leurs propres ressources informationnelles aux " infoducs " internationaux.
Il est vrai que beaucoup de considérations géopolitiques et économiques entrent en compte dans ces choix. Mais la recherche de ce maillon perdu réside à mon avis du coté purement technique là où un travail important me semble-t-il devrait être accompli.
A mon avis, la solution à ce contexte paradoxal réside en majeure partie dans la notion d'interfaces. Par interface j'entends dire les protocoles et les programmes de tout genre qui dans une multitude de systèmes et de structures d'information actuels s'établissent comme garant d'une transparence de communication et de flux de données entre systèmes hétérogènes. Jusqu'à présent la question a toujours été résolue par les normes des opérateurs les plus puissants qui imposent à leurs partenaires des modèles préétablis de systèmes et de protocoles de transmission de données (ISO/OSI, TCP/IP, X25, SNA/SDLS, DECNET, AppleTalk, Bysinc ...), ce qui implique une nécessité d'usage d'un grand nombre d'interfaces. Or, comme l'expose L.ABBA [Et. al.], " les problèmes essentiels qui se posent dans le projet et l'élaboration d'un Réseau Informatique ... sont ... fortement liés à la nécessité de trouver une solution interopérationnelle et qui fonctionne avec les diverses composantes présentes dans les lieux auxquels se raccorder. Chaque lieu a une histoire qui lui est propre, en rapport avec des choix antérieurs sur le plan technique et avec les stratégies passées et présentes en matière de financement " .
Ce problème de standardisation et de mondialisation des interfaces commence à se sentir davantage dans certaines situations où des problèmes d'ordre linguistique, technique, normatif ... sont désormais résolus. Je cite dans ce cas, les contextes professionnels dans lesquels des bases de données professionnelles tournent en monopostes et en réseaux locaux et même en modes bilingues associatifs (i.e. arabes, latins) sans pour autant parvenir à en faire des OPACS pour une communauté décentralisée, plus vaste et variée. Une couche interface standardisée fait incontestablement défaut à un grand nombre de systèmes pareils, localement opérationnels et satisfaisant mais qui dans une dimension internationale deviennent inaccessibles donc forcément inconnus.
Ce que nous observons aujourd'hui dans un grand nombre de pays en voie de développement, notamment africains, c'est que chaque secteur cogite indépendamment dans son coins sans se soucier des problèmes des autres. Les télécommunications se débattent dans les problèmes sans fin de la téléphonie vocale; les informaticiens s'isolent dans leurs laboratoires d'études face à leurs consoles, les informatistes se perdent entre leurs documents et bibliothèques. Ce qui manque généralement c'est le fils conducteur qui permet de créer la complémentarité des tâches entre un informatiste qui collecte et gère les données, un informaticiens qui structure les supports électroniques des données et conçoit les interfaces nécessaires à leurs diffusion en local et à distance, et enfin un ingénieurs en télécommunications qui assure leur transmission sur les réseaux nationaux et internationaux.
En fait, ceci ne saurait s'accomplir que dans la mesure où une série de dispositions seraient entreprises pour dynamiser cette léthargie des systèmes.
Tout d'abord, une reconsidération de certaines normes internationales d'interfaçage est désormais nécessaire. La normalisation du traitement des données bibliographiques (CCF, MARC ...), les réseaux d'échange des données (EDI, UN/EDIFAC ...), les navigateurs et les moteurs d'interrogation des bases de données (SGML, NETSCAPE, WAIS ...) doivent confirmer leur mondialisation non pas par l'imposition de modèles standards mais plutôt de voir le fond des particularités de toute la communauté internationale et d'essayer de répondre aux exigences d'ordre structurel, linguistique, culturel, économique ... de tous les partenaires concernés.
A un niveau national plus réduit, il faudrait bien consolider les réseaux internes (l'Intranet) de communication avant de viser une optimisation des services d'information internationaux.
Le secteur de la recherche jouera également un rôle important dans la consolidation des canaux d'échange et de circulation des données. Or malheureusement les programmes de R&D sont concentrés dans les pays du Nord. Uniquement 3% de l'effort mondial sont accomplis dans les pays en voie de développement avec des budgets consacrés à la recherche souvent inférieurs à 0,1% du PNB (10 à 20 fois inférieurs que dans les pays développés).
La démarche stratégique reste cependant la préparation de politiques nationales, régionales et internationales d'information qui garantiront une harmonie et une complémentarité entre tous les opérateurs directs et indirects du secteur de l'information. Une politique nationale d'information, selon Victor MONTVILOFF permet de concevoir une stratégie et des programmes pour le développement et l'usage des ressources, des services et des systèmes d'information .